Quelque part un aigle

De novembre à décembre 1981, Johnny Hallyday est à Los Angeles pour l’enregistrement de son nouvel album, un disque réalisé par son producteur et ami Pierre Billon. Le produit de cette nouvelle odyssée s’appelle Quelque part un aigle; il est disponible le 1er février 1982. A ce moment-là, le décompte pour les retrouvailles du rocker avec le Palais des Sports est déjà engagé. Le spectacle Le survivant est annoncé pour la mi-septembre. Quand on a l’objet entre les mains, on est frappé immédiatement par la singularité de la pochette : une sorte de demi-dieu, prolongement de la silhouette d’un
aigle, lui-même sorte d’émanation d’une guitare au manche fracassé.
A l’image de l’instrument brisé, le disque est lui-même construit en une cascade de ruptures, impression confirmée par l’alternance des titres portés par les programmations électroniques et des plages plus oniriques, on dirait presque plus planantes. La plupart des textes sont signés Pierre Billon (avec coup de main de Boris Bergman, Philippe Labro, Michel Mallory...), Billon qui partage avec Johnny une même façon de vivre à la vitesse du rêve américain, quand il balaie les grandes plaines et se retrouve en équilibre au-dessus du vide si, par hasard, il s’arrête. La galette s’ouvre et se referme sur une « road song ». Dans les deux cas, même impression de dérive, de vie en apesanteur, un thème parfaitement inséré dans une époque qui fera prochainement un triomphe à Paris Texas, le film de Wim Wenders. On retrouve la même idée de cheminement à part dans Décalage horaire, où se confondent les échangeurs de Vancouver et le square de la Trinité à Paris. Et même façon de brûler la ligne blanche dans Montpellier, rock song de première bourre, qui sèche sur place le code de la route sous l’œil imperturbable du radar. Quelque part un aigle fait passer également le souffle de la conquête de l’Ouest, façon John Wayne/John Ford, dans Mon Amérique à moi, l’un des textes les plus lyriques jamais enregistrés par Johnny Hallyday (il faut dire qu’il est signé Labro, coutumier du fait puisqu’auteur de Poème sur la 7ème une douzaine d’années plus tôt). Tout en rupture, disait-on de ce disque. Sentiment confirmé par Mercredi matin, qui évoque l’amitié carcérale de Sammy et Johnny qui rêvent d’une cavale impensable en crevant derrière les barreaux.
Ce disque reflète la situation de Johnny Hallyday au tournant des années 80 : d’un côté celui qu’on veut coincer et assigner à demeure ; et de l’autre celui qui, dressé sur son aigle, plane une bonne demi-douzaine de fuseaux horaires au-dessus de la vie de ses contemporains.

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